Le trajet avec la femme de mon patron que je n’ai jamais oublié-nhu9999

J’ai raccompagné la femme de mon patron parce qu’on me l’avait demandé comme on demande de fermer une porte en partant, et je pensais vraiment que ce serait un trajet de quinze minutes, rien de plus.

"
"

Je m’appelle Romain, j’ai 30 ans, et depuis huit ans je travaille dans la même entreprise, dans une petite ville de province où les matins ont souvent la même couleur grise et où l’on finit par reconnaître les gens à la boulangerie avant même de savoir leur nom.

Ce n’est pas le métier dont je rêvais, mais il paie le loyer, les factures, les courses et cette tranquillité fragile que beaucoup de gens appellent une vie stable.

Image

Mon patron, Monsieur Colin, était un homme qu’on ne contrariait pas pour le plaisir.

Il avait un regard sec, des phrases courtes, une manière de tapoter son stylo sur les dossiers qui suffisait à faire taire une salle, et dans notre service chacun savait qu’il valait mieux arriver à l’heure, tenir ses documents propres et ne jamais répondre trop vite.

Je ne le détestais pas, mais je ne cherchais pas non plus à lui plaire.

Avec les années, j’avais appris à faire mon travail, à dire oui quand il le fallait, à éviter les discussions inutiles et à rentrer chez moi sans emporter plus de colère que nécessaire.

Ce jeudi-là, le couloir sentait le café réchauffé et la laine mouillée, parce qu’il avait plu toute la matinée et que les manteaux séchaient mal sur les dossiers des chaises.

À 15 h 47, un message interne de l’accueil m’a demandé de passer dans le bureau de Monsieur Colin dès que possible, ce qui, chez nous, voulait dire tout de suite.

Quand je suis entré, il avait les lunettes sur le bout du nez, un stylo noir entre les doigts et trois chemises cartonnées ouvertes devant lui, comme s’il était en train de juger quelqu’un même lorsqu’il lisait seulement un planning.

— Romain, j’ai besoin que vous me rendiez un service.

Je suis resté près de la porte, mon badge encore froid contre ma chemise.

— Bien sûr, Monsieur Colin, qu’est-ce qu’il vous faut ?

Il a levé les yeux une seconde.

— Ma femme, Claire, doit rentrer à la maison, elle est passée au bureau pour une course, mais j’ai deux réunions qui s’enchaînent et je ne peux pas la raccompagner.

Il a tapoté le planning imprimé posé près de son clavier, où l’on voyait deux créneaux bloqués, 16 h 00 et 16 h 45, avec des intitulés aussi vagues que « point direction » et « dossier fournisseurs ».

— Vous partez dans la bonne direction, alors vous la déposez.

Dans les petites entreprises, certaines phrases portent un costume poli, mais elles restent des ordres.

— Aucun problème, ai-je dit.

— Bien, a-t-il répondu en retournant à ses papiers, ne traînez pas.

Je connaissais Claire Colin de vue, comme tout le monde au bureau.

Elle apparaissait parfois près de l’accueil, toujours polie, toujours un peu à part, avec cette élégance simple qui donnait l’impression qu’elle venait d’un monde plus calme que le nôtre.

Je l’avais croisée au pot de fin d’année, devant l’ascenseur, une fois aussi dans le couloir avec un sac de pharmacie à la main, mais nos échanges s’étaient toujours limités à bonjour, bonsoir, bonne journée.

Elle était belle, oui, et personne n’avait besoin de le dire pour que cela soit évident, pourtant je n’avais jamais pensé à elle autrement qu’à la femme de mon patron.

Cette simple étiquette suffisait à mettre entre elle et moi une distance plus solide qu’un mur.

Je suis descendu au parking en serrant mes clés.

L’air froid m’a pris au visage dès la porte de service, et l’odeur du pain que j’avais acheté le matin flottait encore dans ma voiture, coincée avec celle du plastique humide et du vieux désodorisant.

Je me suis dit que ce serait simple.

Je la conduirais chez elle, je reviendrais peut-être terminer deux mails, ou je rentrerais directement si l’heure le permettait, puis le lendemain personne n’en parlerait.

Claire est sortie du bâtiment quelques minutes plus tard.

Read More

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *