Le chirurgien qui est venu chercher le vieux boulanger oublié-nga9999

L’odeur du pain chaud m’a poursuivi toute ma vie.

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Même dans les couloirs propres de l’EHPAD, entre le désinfectant, le linge plié et le bruit régulier des chariots, elle revenait parfois me trouver comme une vieille main posée sur l’épaule.

Je m’appelle Marcel, j’ai soixante-quatorze ans, et pendant presque toute ma vie, j’ai été boulanger dans une petite boutique de quartier à Saint-Étienne.

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Ce n’était pas une boulangerie célèbre.

Il n’y avait pas de vitrine luxueuse, pas de file de touristes, pas de nom écrit en doré sur la devanture.

Il y avait seulement un comptoir usé, un four qui chauffait trop fort en été, une clochette qui sonnait quand la porte s’ouvrait, et des clients qui venaient chaque matin chercher leur baguette, leurs croissants, leur pain au chocolat pour les enfants.

Je me levais à trois heures.

À cette heure-là, les rues étaient encore noires, les volets fermés, les immeubles silencieux, et je traversais la ville avec mon manteau sur le dos, les mains déjà raides de froid.

Ensuite venait la pâte.

Le sel, la farine, l’eau tiède, le geste répété jusqu’à devenir plus sûr que la parole.

Je savais reconnaître une bonne journée à la façon dont la pâte résistait sous mes doigts.

Je savais aussi reconnaître une mauvaise journée au silence de mes clients, à la pièce de monnaie comptée trop lentement, à la mère qui disait à son enfant de choisir seulement une chose.

Avec cette boulangerie, j’ai élevé mes deux fils.

Leur mère est morte trop tôt, et je n’ai jamais vraiment eu le droit de m’effondrer.

Le matin, je vendais du pain.

L’après-midi, je faisais les comptes.

Le soir, je repassais leurs chemises, je signais les carnets, je préparais les repas, je vérifiais les devoirs en gardant parfois de la farine sous les ongles.

Je n’étais pas un père parfait.

Personne ne l’est.

Mais j’étais là.

Quand l’aîné a voulu faire des études, j’ai pris moins de vacances.

Quand le plus jeune a eu besoin d’aide pour son premier appartement, j’ai vidé une partie de mon livret sans lui faire sentir le poids du geste.

Quand ils ont voulu acheter leurs maisons, j’ai aidé pour les apports.

Quand leurs enfants sont nés, j’ai gardé les petits pendant que leurs parents soufflaient un peu.

Je connaissais les horaires de crèche, les goûters préférés, les rhumes d’hiver, les dessins qu’on accroche sur le frigo même quand on ne comprend pas très bien ce qu’ils représentent.

Je n’ai jamais gardé de facture de tout cela.

On ne présente pas une facture à sa famille.

C’est ce que je croyais.

Quand mes jambes ont commencé à trembler, j’ai d’abord refusé de l’admettre.

Je marchais moins vite.

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