Je suis entré dans l’infirmerie du lycée parce que ma glycémie était trop haute et que je voulais seulement qu’on vérifie ma pompe à insuline.
Je pensais qu’on allait me donner une brique de jus, me demander si j’avais bien mangé, peut-être appeler mon père.
Je ne pensais pas qu’un petit écran gris allait faire tomber toute ma maison.

L’infirmerie sentait le désinfectant froid, la menthe un peu rassis, et ce papier froissé qu’on tire sur la couchette avant de faire asseoir les élèves.
Le chauffage soufflait mal, la lumière des néons rendait tout plus pâle, et la carte de France punaisée au mur paraissait presque trop normale pour ce qui allait se passer.
Je venais pour un malaise.
Je suis ressorti avec une vérité que je n’avais jamais osé regarder en face.
Ce matin-là, en deuxième heure, j’étais en cours quand les premières sensations sont arrivées.
La bouche sèche.
La poitrine vide.
Les doigts lourds sur le stylo.
La salle avait l’air trop brillante, comme si chaque néon appuyait directement derrière mes yeux.
J’ai essayé de suivre ce que le professeur écrivait au tableau, mais les phrases se dédoublaient, puis revenaient, puis disparaissaient.
Sous la table, j’ai sorti discrètement mon lecteur et j’ai regardé ma glycémie.
Le chiffre était trop haut.
Pas un peu haut.
Le genre de chiffre qui fait que même avant d’avoir peur, on sait déjà que le corps travaille contre vous.
Et il continuait de monter.
J’ai levé la main.
Ma voix est sortie plus faible que prévu quand j’ai demandé à aller à l’infirmerie.
Dans le couloir, mes baskets couinaient sur le sol ciré, et chaque son me paraissait plus fort que le précédent.
Je me souviens d’avoir regardé les casiers, les affiches du foyer, les manteaux pendus devant une salle, et de m’être dit que tout le monde continuait sa matinée pendant que moi, j’avais l’impression de m’éloigner de mon propre corps.
Madame Simon était assise derrière son bureau quand je suis arrivé.
Elle était infirmière scolaire depuis assez longtemps pour reconnaître les faux maux de ventre, les vraies crises d’angoisse, les migraines silencieuses et les élèves qui prétendent aller bien parce qu’ils ont peur de déranger.
Elle a levé les yeux vers moi.
Son visage a changé immédiatement.
« Assieds-toi. Tout de suite. »
Je suis tombé sur la chaise près du bureau.
J’ai essayé d’ouvrir mon sac, mais mes doigts glissaient sur la fermeture éclair.
« Ma pompe », ai-je murmuré.
Je n’arrivais pas à dire plus.
Madame Simon s’est accroupie près de moi, a sorti l’appareil doucement, puis l’a posé dans sa paume comme on prend quelque chose qui peut sauver ou accuser.
Elle a consulté l’écran.
Son pouce a parcouru le menu.
Puis elle s’est arrêtée.
Ce n’était pas un arrêt de confusion.
Ce n’était pas non plus l’arrêt de quelqu’un qui ne comprend pas la technologie.
C’était l’arrêt de quelqu’un qui comprend trop vite et qui refuse encore une seconde d’y croire.
Elle a repris depuis le début.
Elle a vérifié les réglages, l’historique, les changements récents, et son silence est devenu plus lourd que n’importe quelle phrase.
« Ces réglages ont été modifiés quand ? » a-t-elle demandé.
J’ai cligné des yeux.
« Ce matin. Je crois. »
« Par qui ? »
J’ai répondu sans réfléchir, parce que jusque-là, ce n’était pas une accusation dans ma tête.
« Ma belle-mère. »
Le petit frigo au fond de la pièce s’est mis à vibrer.
Ce bruit ridicule a rempli l’infirmerie entière.
Madame Simon a posé la pompe sur le bureau, très doucement.
« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
J’ai essayé de rassembler mes pensées.
« Elle dit que je ne suis pas assez responsable. Que je fais n’importe quoi avec mes chiffres. Alors elle vérifie. Elle change parfois des choses avant que je parte. Elle dit que c’est pour m’aider. »
Je m’entendais parler, et plus je parlais, plus mes propres mots me paraissaient appartenir à quelqu’un d’autre.
Madame Simon a regardé l’écran encore une fois.
« Tu sais quel débit basal ton endocrinologue a prévu ? »
« Pas exactement. Enfin, à peu près. »
Elle a inspiré lentement.
« Ce que je vois là n’est pas un ajustement de routine. »
Ma gorge s’est serrée.
« Ça veut dire quoi ? »
Elle n’a pas répondu tout de suite.
Elle a pris un carnet du lycée, a noté l’heure, 09 h 17, puis elle a décroché le téléphone du bureau.
Sa voix est devenue basse, précise, presque administrative.
« J’ai un élève diabétique symptomatique à l’infirmerie. »
Elle a attendu.
« Oui, je consulte la pompe. »
Elle a regardé l’écran.
« Non, ces paramètres ne correspondent pas à une indication médicale cohérente. »
Je me suis mis à fixer les affiches au mur, celles qui expliquaient comment se laver les mains et quoi faire en cas de fièvre.
Une partie de moi attendait encore qu’elle dise que c’était une erreur, une mauvaise manipulation, une explication technique qui remettrait tout dans l’ordre.
Puis je l’ai entendue dire :
« Ça semble volontaire. »
Volontaire.
Il y a des mots qui ne font pas de bruit en tombant, mais qui cassent tout quand même.
Je connaissais la maladie.
Je connaissais les chiffres, les hypo, les hyper, les corrections, les rendez-vous, les remarques maladroites des adultes qui disent de faire attention comme si l’attention suffisait à tenir un corps en place.
Mais je n’avais jamais pensé que quelqu’un pouvait utiliser ma maladie contre moi.
Surtout pas quelqu’un qui me couvrait le soir.
Surtout pas quelqu’un qui disait à tout le monde qu’elle se sacrifiait pour moi.
Madame Simon est sortie dans le couloir vitré en gardant le téléphone contre son oreille.
Je l’ai vue parler à la proviseure adjointe.
Une personne du secrétariat du lycée est arrivée avec une pochette.
Quelqu’un a demandé si on devait appeler mon père.
Madame Simon a répondu quelque chose que je n’ai pas entendu.
Quand elle est revenue, elle tenait une brique de jus, des bandelettes cétoniques et un verre d’eau.
Elle a posé tout cela devant moi, puis elle a déplacé mon sac pour que je puisse allonger mes jambes.
« Tu es en sécurité ici », a-t-elle dit.
Cette phrase aurait dû me rassurer.
Elle m’a fait peur.
Parce qu’on ne dit pas à quelqu’un qu’il est en sécurité si le danger n’existe pas.
J’ai bu une gorgée.
Mes mains tremblaient tellement que le carton s’est plié entre mes doigts.
J’ai pensé aux nuits.
Ma belle-mère passait souvent dans ma chambre après le dîner.
Elle disait qu’elle voulait seulement vérifier ma pompe, s’assurer que tout était bien fixé, que je ne risquais rien pendant mon sommeil.
Parfois, je me réveillais à moitié et je la voyais penchée près de mon lit, le visage éclairé par l’écran minuscule.
Elle parlait doucement, presque tendrement.
« Rendormais-toi. Je m’occupe de tout. »
Je pensais que c’était de l’attention.
Je pensais que son inquiétude prouvait qu’elle m’aimait assez pour supporter ce que même moi, je supportais mal.
Depuis qu’elle avait emménagé avec nous, il y avait eu plus de malaises.
Plus d’allers-retours aux urgences.
Plus de matins où je me réveillais vidé, avec mon père debout dans l’encadrement de la porte et elle déjà habillée, prête à partir, le dossier médical sous le bras.
Elle pleurait parfois dans les couloirs de l’hôpital.
Les adultes la regardaient avec douceur.
On lui disait qu’elle était courageuse.
On disait à mon père qu’il avait de la chance d’avoir une femme aussi vigilante.
Et moi, quand je disais que je m’étais senti bien la veille ou que je n’avais pas touché aux réglages, elle posait une main sur mon épaule.
« Il ne veut pas inquiéter son père », disait-elle.
Ou bien :
« Il oublie beaucoup de choses quand il est fatigué. »
Chaque phrase avait l’air gentille quand on l’entendait seule.
Ensemble, elles me retiraient ma propre voix.
Madame Simon m’a montré une ligne sur la pompe.
« Là, on voit une modification. Puis une autre. Et là, encore une. »
Elle ne m’a pas noyé dans les termes médicaux.
Elle m’a expliqué lentement que certains réglages avaient été baissés là où mon corps avait besoin de stabilité, et que d’autres pouvaient provoquer des variations dangereuses.
« Ce ne sont pas des appuis accidentels », a-t-elle dit.
J’ai voulu défendre ma belle-mère.
Pas parce que je la croyais encore innocente.
Parce qu’une partie de moi ne savait pas comment vivre dans un monde où elle ne l’était pas.
Je n’ai pas crié.
Je n’ai pas jeté la pompe.
J’ai posé la brique de jus sur le bureau avec les deux mains, très lentement, parce que j’avais compris que si je perdais le contrôle, certains adultes pourraient encore appeler ça un problème de comportement.
À 09 h 38, Madame Simon a contacté mon service d’endocrinologie.
À 09 h 51, la proviseure adjointe est entrée avec un dossier imprimé.
À 10 h 06, on a appelé la protection de l’enfance.
Ces heures-là sont restées dans ma tête comme des tampons sur une feuille.
Un dossier, ce n’est jamais seulement du papier.
C’est la forme que prend la vérité quand les adultes acceptent enfin de la regarder.
Vingt minutes plus tard, on a frappé à la porte.
Ce n’était pas un élève.
Ce n’était pas un surveillant qui passait la tête pour demander si tout allait bien.
Le coup était net, calme, officiel.
Madame Simon a ouvert.
Une femme en blazer bleu marine est entrée avec une pochette contre elle.
Elle avait les cheveux attachés vite, le regard fatigué mais attentif, et cette manière de parler aux adolescents comme s’ils n’étaient ni des bébés ni des suspects.
« Bonjour. Je m’appelle Claire Moreau. Je travaille avec la protection de l’enfance. »
Elle s’est assise en face de moi.
La proviseure adjointe est restée près de la porte.
Madame Simon gardait une main sur le bord du bureau.
La pièce s’est figée autour de la pompe.
La brique de jus était ouverte.
Les bandelettes cétoniques étaient sorties de leur boîte.
Le stylo de Madame Simon était posé en travers d’une feuille où mon nom, l’heure et plusieurs chiffres apparaissaient déjà.
Dans le couloir, la sonnerie a retenti, puis des pas d’élèves ont déferlé et se sont éloignés.
Personne dans l’infirmerie n’a bougé.
Claire Moreau a parlé doucement.
« On va te poser des questions sur la façon dont tes soins sont gérés à la maison. »
J’ai regardé la pompe.
Puis mes mains.
Puis la porte.
« Je vais avoir des problèmes ? »
Son visage a changé juste assez pour que je voie qu’elle avait entendu cette question trop souvent.
« Non. Tu n’es pas en train d’être puni. »
Je ne savais pas que j’avais attendu cette phrase toute ma vie.
Elle a ouvert sa pochette.
« Avant de commencer, il faut que tu saches une chose. Tu ne rentreras pas avec ta belle-mère aujourd’hui. »
Je n’ai pas réussi à répondre.
À travers la fenêtre de l’infirmerie, j’ai vu une voiture de police entrer sur le parking du lycée.
Ce n’était plus une vérification médicale.
Ce n’était plus un malentendu de famille.
C’était chaque nuit, chaque malaise, chaque dossier, chaque phrase où elle avait parlé à ma place.
Claire a posé sa première question.
« Depuis combien de temps gère-t-elle tes réglages sans médecin présent ? »
J’ai ouvert la bouche.
Mon téléphone s’est allumé sur le bureau.
Le prénom de ma belle-mère apparaissait.
Madame Simon a tourné les yeux vers l’écran, puis son visage s’est fermé.
Le message disait :
« Cache-leur ce que tu as fait. »
Six mots.
Six mots pour essayer de me rendre coupable de ce qu’elle avait fait à mon corps.
Madame Simon n’a pas pris le téléphone dans ses mains.
Elle a demandé à Claire de regarder l’écran sans le déplacer.
Claire a lu le message, puis elle a noté l’heure en haut d’une feuille : 10 h 42.
« Tu ne réponds pas », a-t-elle dit.
Je n’avais pas l’intention de répondre.
Même si mes doigts brûlaient d’écrire que je n’avais rien fait.
Même si mon cœur battait si fort que j’avais l’impression que toute la pièce l’entendait.
Une deuxième vibration est arrivée.
Cette fois, c’était un appel de mon père.
Pendant une seconde, tout en moi s’est tendu vers son prénom.
Mon père était celui qui m’avait appris à changer un capteur quand j’étais plus jeune.
Il avait passé des nuits assis au bord de mon lit après le diagnostic, une main dans mes cheveux, l’autre sur son téléphone pour surveiller les alertes.
Il n’était pas parfait.
Il travaillait trop, il faisait confiance trop vite, et depuis son remariage il avait pris l’habitude de laisser ma belle-mère gérer ce qui le terrifiait.
Mais avant elle, il m’avait cru.
Je voulais qu’il se souvienne de ça.
La proviseure adjointe a entrouvert la porte après un coup discret.
Son visage était pâle.
« Votre père est à l’accueil », a-t-elle dit. « Avec votre belle-mère. »
Le mot accueil a traversé la pièce comme une alarme.
Claire s’est levée.
Madame Simon a rapproché la pompe d’elle.
Moi, je suis resté assis, les jambes trop lourdes pour bouger.
Quelques minutes plus tard, mon père est apparu derrière la vitre.
Il portait sa veste de travail mal fermée et avait l’air d’avoir conduit sans respirer.
Derrière lui, ma belle-mère avançait plus lentement.
Elle avait son sac sur l’avant-bras, les cheveux lissés, le visage composé, cette expression douce et inquiète qu’elle sortait dans les salles d’attente.
Elle a essayé de regarder au-dessus de l’épaule de mon père pour me voir.
Puis elle a vu Claire Moreau.
Puis la pompe.
Puis mon téléphone posé au milieu du bureau.
Son expression n’a presque pas changé.
C’est ça qui m’a fait le plus peur.
La plupart des gens innocents auraient demandé ce qui se passait.
Elle, elle a évalué la pièce.
Claire a ouvert la porte, mais elle est restée dans l’encadrement.
« Monsieur, vous pouvez entrer. Madame, vous allez patienter avec la proviseure adjointe. »
Ma belle-mère a souri.
« Je suis sa responsable médicale au quotidien. Il a besoin de moi quand il est comme ça. »
Madame Simon a répondu avant Claire.
« Justement. Pas maintenant. »
Le sourire de ma belle-mère a tremblé d’un millimètre.
Mon père est entré.
Il a regardé mon visage, puis la pompe, puis le téléphone.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Personne n’a répondu immédiatement.
Claire lui a montré le message.
Je l’ai vu lire.
Ses yeux ont bougé sur la phrase une fois, puis une deuxième.
Sa main est montée vers sa bouche.
« C’est quoi, ça ? » a-t-il soufflé.
De l’autre côté de la vitre, ma belle-mère disait quelque chose à la proviseure adjointe, mais la porte filtrait les mots.
Claire a posé devant mon père une feuille imprimée de l’historique de la pompe.
« Nous avons besoin de comprendre qui a modifié ces réglages ce matin. »
Mon père a secoué la tête.
« Elle m’a dit qu’il était instable depuis des semaines. Elle m’a dit qu’il cachait des choses. »
Sa voix s’est cassée sur le mot cachait.
Je n’ai pas parlé.
Je l’ai regardé voir ce que je vivais depuis des mois.
Ce moment aurait pu me rendre cruel.
J’aurais pu lui dire qu’il m’avait abandonné à force de vouloir être rassuré.
Je ne l’ai pas fait.
Je savais qu’il était en train de comprendre qu’il avait confié son fils à la personne qui l’avait mis en danger.
Madame Simon a appelé l’équipe d’endocrinologie une seconde fois.
Le médecin n’était pas dans la pièce, mais sa voix a été mise sur haut-parleur après accord des adultes.
Il a demandé les réglages affichés.
Madame Simon les a lus.
Puis il y a eu un silence.
« Ces modifications ne correspondent à aucune consigne donnée par notre service », a dit la voix.
Mon père a fermé les yeux.
Claire a pris des notes.
La proviseure adjointe a frappé, puis a entrouvert la porte.
« Elle insiste pour entrer. »
Claire a refermé sa pochette.
« Pas seule. »
Quand ma belle-mère est entrée, l’air de la pièce a changé.
Elle a commencé par moi.
« Mon chéri, tu leur as mal expliqué. Tu sais bien que tu paniques quand tes chiffres montent. »
Avant, cette phrase aurait suffi à me faire douter.
Ce jour-là, elle a glissé sur quelque chose de nouveau.
Il y avait des adultes qui avaient vu.
Il y avait un écran.
Il y avait des heures notées.
Il y avait une phrase envoyée par elle-même.
Claire a posé le téléphone entre nous.
« Ce message vient de votre numéro. »
Ma belle-mère a penché la tête.
« Je voulais dire qu’il ne devait pas cacher ses propres manipulations. Il touche parfois à sa pompe quand il est contrarié. »
Mon père a levé les yeux vers elle.
« Pourquoi tu as écrit cache-leur ? »
Elle s’est tournée vers lui avec une douceur presque automatique.
« Tu sais comment il est. Il transforme les choses. Je protège tout le monde, ici. »
C’était sa phrase préférée.
Je protège tout le monde.
Elle l’avait dite aux médecins, aux voisins, à mon père, à moi.
Elle l’avait répétée assez souvent pour que la protection ressemble à une prison bien rangée.
Claire ne s’est pas laissée entraîner.
Elle a posé une autre feuille sur le bureau.
« L’historique indique des changements ce matin avant l’arrivée au lycée. Madame Simon a constaté les réglages à 09 h 17. Le service d’endocrinologie confirme qu’aucune consigne médicale ne justifie ces paramètres. »
Ma belle-mère a croisé les bras.
« Vous comprenez que je gère une situation très lourde depuis des mois ? Son père travaille. Moi, je suis là. C’est moi qui me lève la nuit. C’est moi qui remarque quand il va mal. »
Elle ne pleurait pas encore.
Elle gardait les larmes pour le moment où elles serviraient.
Mon père, lui, s’est assis d’un coup sur la chaise près de la porte.
Ses jambes avaient lâché.
Il fixait l’historique de la pompe comme si les lignes allaient changer si on les regardait assez longtemps.
« Dis-moi que ce n’est pas vrai », a-t-il murmuré.
Ma belle-mère a regardé tout le monde, puis moi.
Et pour la première fois depuis des années, son regard n’était plus tendre.
Il était froid.
« Il ment », a-t-elle dit.
La phrase est tombée au milieu de l’infirmerie.
Je n’ai pas répondu.
Madame Simon l’a fait.
« Non. Les données ne mentent pas à sa place. »
Ce fut la première phrase qui m’a fait respirer.
La suite a été lente, presque irréelle.
La police est entrée dans le lycée sans sirène, sans scène spectaculaire, seulement avec cette gravité des choses qu’on ne peut plus remettre dans un tiroir.
On m’a conduit à l’hôpital pour surveillance.
Madame Simon a transmis les relevés, les horaires, les observations, les bandelettes, tout ce qui avait été noté depuis mon arrivée.
Claire Moreau est restée avec moi jusqu’à ce que mon père puisse me rejoindre dans un cadre où ma belle-mère n’était pas présente.
À l’hôpital, l’accueil a ouvert un dossier.
L’équipe d’endocrinologie a repris ma pompe, a vérifié les changements et a remis les paramètres médicaux sous contrôle.
On m’a posé beaucoup de questions.
Depuis quand elle touchait à l’appareil.
Qui gardait les consommables.
Qui parlait aux médecins.
Qui répondait quand on me demandait comment je me sentais.
Je n’ai pas eu toutes les réponses tout de suite.
Les choses graves ne deviennent pas claires parce qu’on les nomme une fois.
Elles deviennent claires quand les détails arrêtent de se contredire.
Mon père a passé une partie de la soirée assis près de mon lit d’hôpital.
Il avait les coudes sur les genoux et les mains jointes, comme s’il priait sans savoir à qui parler.
Pendant longtemps, il n’a rien dit.
Puis il a sorti de sa poche un vieux porte-clés que je lui avais offert quand j’étais petit, un truc bon marché acheté à une sortie scolaire, qu’il avait gardé malgré l’usure.
« Je t’ai laissé seul avec ça », a-t-il dit.
Sa voix n’avait plus rien du père qui veut calmer une situation.
Elle était nue.
« Je voulais croire que quelqu’un maîtrisait ce que moi je ne comprenais pas. Je suis désolé. »
Je n’ai pas su quoi répondre.
Je n’avais pas assez de force pour lui pardonner.
Je n’avais pas envie de le punir non plus.
Alors j’ai dit la seule chose vraie.
« Je te l’ai dit plusieurs fois. »
Il a hoché la tête.
« Je sais. »
Ce je sais est resté entre nous plus longtemps que n’importe quel discours.
La protection de l’enfance a décidé que je ne rentrerais pas au domicile tant que la situation ne serait pas clarifiée et sécurisée.
Mon père a dû remettre les fournitures médicales, les mots de passe de suivi, les carnets et les ordonnances à des professionnels.
Ma belle-mère n’a plus été autorisée à être seule avec moi pendant l’enquête.
Je l’ai revue une fois dans un couloir, de loin.
Elle ne pleurait pas.
Elle parlait vite à quelqu’un, un dossier contre elle, la bouche serrée.
Quand elle m’a aperçu, elle a essayé de reprendre son visage inquiet.
Cette fois, je n’ai pas baissé les yeux.
Je n’étais plus l’enfant difficile qu’elle décrivait.
Je n’étais plus le garçon qui exagérait.
J’étais la personne dont le corps avait gardé la trace de ce qu’elle faisait quand personne ne regardait.
Les semaines suivantes ont été faites de rendez-vous, de comptes rendus, de nouvelles règles et de silences à table.
Mon père a appris à écouter les médecins au lieu de chercher la personne qui semblait la plus sûre d’elle.
Moi, j’ai réappris à toucher ma pompe sans sentir son ombre derrière mon épaule.
Au début, chaque vibration me faisait sursauter.
Chaque alerte me ramenait à l’infirmerie, au bureau, au téléphone allumé.
Puis, petit à petit, les chiffres sont redevenus des chiffres.
Pas une accusation.
Pas une histoire racontée par quelqu’un d’autre.
Seulement des informations sur mon corps.
Madame Simon m’a revu un mois plus tard.
Je suis passé à l’infirmerie pour déposer un document médical, et elle était là, avec son stylo, ses pansements, sa tasse de café déjà froide.
Elle m’a demandé comment j’allais.
Pas comment allaient mes chiffres.
Pas si j’avais été sage.
Comment j’allais, moi.
J’ai regardé la carte de France au mur, la couchette au papier froissé, le petit frigo qui ronronnait encore.
Tout était pareil.
Et pourtant, rien ne l’était.
Je lui ai dit :
« Je dors mieux. »
Elle a hoché la tête, comme si c’était une réponse immense.
Peut-être que ça l’était.
Je ne prétends pas que tout s’est réparé en une journée.
Mon père et moi avons encore eu des conversations difficiles.
Il y a des pardons qui ne se donnent pas d’un coup, parce qu’ils doivent d’abord apprendre à ne pas effacer ce qui s’est passé.
Mais il a changé.
Il ne laissait plus personne parler à ma place dans les rendez-vous.
Il me demandait avant de toucher à mon matériel.
Il notait ce qu’il ne comprenait pas au lieu de faire semblant.
Et surtout, il ne confondait plus une personne très présente avec une personne sûre.
Le service de protection de l’enfance a continué son travail.
Je n’ai pas connu tous les détails de l’enquête, et on ne me les a pas tous donnés.
Je sais seulement que les données de la pompe, les messages, les comptes rendus médicaux et les témoignages du lycée ont suffi à empêcher ma belle-mère de revenir dans ma vie comme avant.
Elle avait construit son rôle sur l’idée que j’étais fragile.
En réalité, elle avait besoin que je le reste.
C’est une chose étrange à comprendre à quinze ou seize ans, que certaines personnes ne veulent pas seulement être aimées.
Elles veulent être indispensables.
Et si votre faiblesse les rend indispensables, alors votre guérison devient une menace.
Je repense souvent au moment où Madame Simon a posé ma pompe sur le bureau.
Ce geste minuscule.
Cette prudence.
Comme si elle savait déjà que ce petit objet contenait plus que des réglages.
Il contenait mes nuits, mes malaises, mes doutes, les phrases qu’on avait mises dans ma bouche, et la preuve que je n’étais pas fou.
Je croyais entrer dans une infirmerie pour un malaise.
J’y ai trouvé la première adulte qui a regardé mon corps sans regarder à travers moi.
La femme qui me bordait le soir avait essayé de faire de ma maladie son histoire.
Un écran minuscule m’a rendu la mienne.