Il A Croisé Cette Jument Trois Jours Avant De Voir Ce Qu’elle Cachait-nhu9999

Pendant trois jours, je suis passé devant cette jument.

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Le quatrième, j’ai compris pourquoi elle ne pouvait pas tomber.

Je m’appelle Lucien Morel.

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J’ai cinquante-neuf ans, un garage poussiéreux à l’entrée du village, et une maison devenue trop calme depuis que mes deux enfants vivent loin d’ici.

Le matin, je pars avant le lever du soleil.

Je mets le café dans un vieux thermos cabossé, j’enfile ma veste de travail qui sent l’huile et la laine humide, puis je prends la départementale qui descend vers l’atelier.

C’est une route étroite, bordée de champs lourds d’eau, de peupliers fatigués et de fermes où les volets restent fermés même quand le jour se lève.

Je l’ai prise des milliers de fois.

Je connais les nids-de-poule, les virages sans visibilité, les endroits où le brouillard s’accroche comme une toile froide.

Je connais aussi cette habitude qu’on prend dans les villages : voir, se taire, continuer.

Pas par méchanceté.

Par fatigue, parfois.

Par pudeur, souvent.

Parce que les bêtes ont toujours un propriétaire, les terres toujours un nom, et les histoires des autres finissent vite par vous manger la journée.

Le premier matin, je l’ai aperçue derrière une clôture cassée.

Une grande jument, noire autrefois, mais grise de boue et de poussière sous la pluie ancienne.

Elle se tenait près d’un hangar dont une partie du toit s’était affaissée, la tête basse, les jambes plantées dans un sol piétiné.

J’ai ralenti à peine.

Je me suis dit qu’elle appartenait à quelqu’un.

Je me suis dit qu’un voisin devait passer.

Je me suis dit ce que disent tous les hommes pressés quand leur conscience commence à les gêner.

Puis j’ai continué.

Au garage, j’ai levé le rideau métallique à 6 h 23.

La poignée était froide dans ma main, et la lampe au néon a grésillé au-dessus de l’établi.

J’ai changé deux pneus, vérifié une batterie, rempli un devis pour une vieille camionnette, et toute la journée j’ai travaillé comme si je n’avais rien vu.

Mais chaque fois que je levais les yeux vers la porte ouverte, je revoyais cette masse sombre près du hangar.

Le deuxième jour, elle était encore là.

Exactement à la même place.

Il y avait eu du vent pendant la nuit, assez pour rabattre une branche sur la clôture, assez pour coller des feuilles mortes dans les fossés.

La jument n’avait pas changé de coin.

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