L’odeur du pain chaud sortait encore de la boulangerie quand Élodie a coupé le moteur de son scooter, les doigts engourdis par le froid et la sangle de son sac de livraison collée à son manteau humide.
Dans la rue, on entendait le rideau métallique d’une boutique descendre, puis ce petit silence gêné des gens qui remarquent un homme couché sous un auvent et choisissent de ne pas ralentir.
Le patron de la boulangerie l’a vue arriver avec son sac isotherme sur l’épaule.

« Encore toi avec ta barquette ? » a-t-il grogné depuis le trottoir.
Il avait les bras croisés sur son tablier blanc, le visage fermé par cette certitude des gens qui pensent qu’être prudent leur donne le droit d’être dur.
« Tu vas finir par nourrir tout le quartier avec ce que tu gagnes à peine. »
Élodie n’a pas répondu tout de suite.
Elle a posé son casque sur la selle, ouvert son sac et sorti une barquette encore tiède, avec une petite bouteille d’eau et un morceau de gâteau emballé dans une serviette.
Sous l’auvent d’une boutique fermée, Monsieur Alain a levé les yeux.
Il portait toujours le même manteau brun, trop léger pour la saison, avec une écharpe grise qu’il repliait chaque soir avec un soin presque cérémoniel.
Son visage était marqué, ses mains tremblaient un peu, mais son sourire avait gardé cette délicatesse de quelqu’un qui avait perdu beaucoup de choses sauf l’éducation.
« Vous allez me donner de mauvaises habitudes, mademoiselle », a-t-il dit.
Élodie s’est accroupie devant lui.
« De mauvaises habitudes, non. Ce soir, vous mangez chaud, c’est tout. »
Elle lui a tendu la barquette comme on tend une assiette à table, pas comme on se débarrasse d’un reste.
C’était important pour elle.
Monsieur Alain l’avait compris dès les premiers jours, parce qu’il ne prenait jamais la nourriture sans dire merci, et qu’il ne commençait jamais à manger avant qu’elle se soit redressée.
La rue connaissait ce petit rituel.
Le kiosquier du coin faisait semblant de ranger ses journaux plus lentement.
Une dame qui sortait de la pharmacie leur jetait parfois un regard triste.
Le boulanger, lui, soupirait toujours, comme si la bonté d’Élodie était une faute de gestion.
Ça durait depuis des semaines.
Presque chaque soir, après sa dernière course, elle passait par cette rue avec quelque chose.
Un plat oublié par un client qui avait annulé trop tard.
Un sandwich qu’elle avait payé elle-même.
Un café dans un gobelet fermé.
Une soupe qu’elle avait gardée contre elle pour qu’elle ne refroidisse pas.
Parfois, elle n’avait presque rien.
Alors elle s’asseyait cinq minutes sur le rebord du trottoir et elle lui parlait.
Monsieur Alain ne demandait pas.
Il ne disait jamais qu’il avait faim.
Il ne disait jamais qu’il avait froid.
Il disait : « Ça va aller », avec une voix si douce qu’on avait envie de croire qu’il mentait pour protéger les autres.
Mais Élodie voyait la toux sèche qui lui coupait les phrases.
Elle voyait les doigts qui perdaient de leur force autour d’une bouteille.
Elle voyait la fatigue dans ses yeux clairs, surtout les soirs de pluie, quand l’humidité montait du trottoir et que les passants se hâtaient sous leurs parapluies.
Un soir, il avait mélangé son riz avec lenteur, sans vraiment manger.
Élodie s’était inquiétée.
« Vous n’aimez pas ? »
Il avait secoué la tête.
« Si, si. C’est très bon. Je prends mon temps. Quand on reçoit quelque chose de bon, il ne faut pas le traiter comme si c’était normal. »
Cette phrase l’avait frappée plus qu’elle ne l’aurait voulu.
Dans sa famille, on connaissait trop bien le prix des choses simples.
Élodie vivait avec sa petite sœur Camille dans un deux-pièces modeste, avec un radiateur qui claquait, une table de cuisine trop petite et un empilement de factures qu’elles retournaient parfois face contre table pour pouvoir dîner sans les regarder.
Le loyer avait du retard.
Le gaz était payé en plusieurs fois.
Son casque avait une rayure profonde sur le côté, et le pneu arrière de son scooter aurait dû être changé depuis longtemps.
Camille suivait une formation et faisait semblant de ne pas voir quand sa grande sœur sautait un repas.
Élodie faisait semblant de ne pas voir que Camille gardait le dernier yaourt pour elle.
Dans les familles qui comptent les centimes, l’amour se cache souvent dans les petites omissions.
La première fois que Camille avait découvert les barquettes pour Monsieur Alain, elle avait posé le sac de courses sur la table et avait simplement demandé :
« On peut vraiment se le permettre ? »
Élodie avait enlevé ses gants, lentement.
Elle aurait pu s’agacer.
Elle aurait pu dire que Camille ne comprenait rien.
À la place, elle avait sorti deux assiettes ébréchées et coupé le pain en tranches fines.
« Quand maman n’avait plus rien, quelqu’un l’a aidée. Pas beaucoup. Juste assez pour qu’elle tienne. Je ne sais pas qui c’était, mais je sais ce que ça a changé. »
Camille n’avait plus posé la question.
Le lendemain, elle avait glissé deux biscuits dans le sac d’Élodie sans commentaire.
Monsieur Alain, lui, n’avait jamais su tout cela.
Ou peut-être qu’il l’avait deviné.
Il avait cette façon d’écouter qui donnait l’impression qu’il comprenait les silences mieux que les phrases.
Un soir, alors que la pluie dessinait des lignes fines sur la vitre de la boutique fermée, il lui avait demandé :
« Pourquoi vous faites ça ? Il y a tant de gens qui passent devant moi en faisant comme si je n’étais pas là. »
Élodie s’était appuyée contre son scooter.
Elle avait gardé les yeux sur le trottoir, parce que certaines réponses deviennent trop lourdes quand on les dit en regardant quelqu’un.
« Parce qu’un jour, ma mère a eu besoin d’aide. Et quelqu’un l’a aidée sans rien demander, quand personne ne regardait. »
Monsieur Alain avait baissé la tête.
Le papier de la barquette avait froissé doucement entre ses doigts.
« Le monde tient encore debout grâce à des gens comme ça », avait-il murmuré.
Elle avait souri, un peu gênée.
Elle n’aimait pas qu’on lui donne un rôle plus grand que ce qu’elle faisait.
Elle apportait à manger, voilà tout.
Elle parlait quelques minutes.
Elle achetait parfois un médicament simple à la pharmacie quand sa toux devenait trop forte.
Elle ne sauvait personne.
C’est ce qu’elle croyait.
Le mardi où tout a changé, le vent était si fort qu’il poussait les prospectus contre les portes d’immeuble.
Élodie avait terminé tard.
Un client l’avait retenue dix minutes parce qu’il manquait une sauce, puis lui avait parlé comme si elle avait fabriqué le problème elle-même.
Elle était rentrée par la rue habituelle à 22 h 17, l’heure affichée sur son téléphone, avec une soupe fermée dans un bocal et un morceau de baguette dans un sachet.
L’auvent était vide.
Au début, elle a pensé qu’il avait dû se déplacer de quelques mètres pour éviter le vent.
Elle a posé le scooter sur sa béquille.
Elle a regardé près du kiosque, devant la pharmacie, puis derrière les chariots abandonnés au coin du supermarché.
« Monsieur Alain ? »
Sa voix s’est perdue dans la rue.
Elle a appelé une deuxième fois, plus fort.
Rien.
Le kiosquier a fini par sortir de son abri, les épaules remontées dans son manteau.
Il ne la regardait pas vraiment.
« Ils l’ont emmené en ambulance cette nuit. Il était vraiment mal. »
Élodie a serré le bocal contre elle.
Le verre était chaud, mais sa main est devenue froide d’un coup.
« À quel hôpital ? »
Le kiosquier a secoué la tête.
« Je ne sais pas. Les pompiers sont arrivés vite. Il toussait beaucoup. Après, ils l’ont installé sur le brancard, et puis… voilà. »
Elle aurait voulu se mettre en colère contre lui, contre le boulanger, contre tous ceux qui avaient vu Monsieur Alain faiblir sans jamais lui demander son nom.
Elle ne l’a pas fait.
La colère abîme souvent celui qui la porte avant de toucher celui qui la mérite.
Élodie a remis son casque et elle est partie vers l’hôpital public le plus proche, sans réfléchir à l’essence, ni à la fatigue, ni au fait que Camille l’attendait sûrement avec un message inquiet.
À l’accueil de l’hôpital, une femme lui a demandé son lien avec le patient.
Élodie est restée muette une seconde.
Aucun mot administratif ne correspondait à ce qu’elle était.
Elle n’était pas sa fille.
Pas sa nièce.
Pas son aide-soignante.
Pas sa voisine, même.
Elle était la livreuse qui lui apportait à manger.
Dit comme ça, ça paraissait presque rien.
« Je le connais », a-t-elle répondu.
L’agente de l’accueil a tapé sur son clavier.
Élodie a donné le prénom qu’elle connaissait, son âge approximatif, l’endroit où il dormait, l’heure à laquelle elle l’avait vu pour la dernière fois, la description de son manteau brun et de son écharpe grise.
On lui a demandé d’attendre.
Elle a attendu.
Le couloir sentait le désinfectant et le café de distributeur.
Un homme dormait sur une chaise avec un sac de vêtements à ses pieds.
Une mère berçait un enfant fiévreux.
Un brancard est passé, puis un autre.
À 00 h 36, on lui a dit qu’une vérification était en cours.
À 01 h 12, on lui a demandé de répéter son numéro.
À 01 h 43, on lui a expliqué qu’un transfert avait été effectué, mais qu’aucun détail ne pouvait lui être communiqué.
« Même s’il est seul ? » a demandé Élodie.
La femme de l’accueil a eu un regard plus doux.
« Je suis désolée. Il y a des règles. »
Les règles.
Élodie les connaissait.
Elles étaient partout, surtout quand on n’avait pas les papiers qui prouvaient qu’on comptait pour quelqu’un.
Elle est sortie de l’hôpital avec le bocal de soupe toujours dans son sac.
Quand elle est rentrée, Camille l’attendait dans la cuisine.
La petite lumière au-dessus de l’évier était allumée.
Deux tasses vides traînaient sur la table.
« Tu l’as trouvé ? »
Élodie a secoué la tête.
Camille n’a pas insisté.
Elle a seulement pris le bocal, l’a mis au frigo, puis a posé une main sur l’épaule de sa sœur.
Pendant trois jours, Élodie a continué à passer devant l’auvent.
Le premier soir, elle s’est arrêtée cinq minutes.
Le deuxième soir, elle a demandé au kiosquier s’il avait eu des nouvelles.
Le troisième, elle a trouvé un vieux gobelet coincé contre le mur, et elle l’a ramassé sans savoir pourquoi.
Le patron de la boulangerie n’a rien dit.
Peut-être qu’il avait honte.
Peut-être qu’il avait simplement compris qu’il n’y avait plus personne à critiquer.
Le quatrième soir, Élodie était rentrée plus tôt que d’habitude.
Camille avait préparé des pâtes avec un fond de sauce tomate, et elles mangeaient debout dans la petite cuisine, parce que la table était couverte de factures, d’un carnet de courses et d’un ticket de pharmacie.
La pluie tapait contre les volets.
Le minuteur de l’escalier s’est éteint, puis rallumé.
On a frappé à la porte.
Trois coups nets.
Camille a posé sa fourchette.
« Tu attends quelqu’un ? »
Élodie a dit non.
Camille est allée ouvrir avant elle.
La lumière du palier a dessiné la silhouette d’un homme en costume sombre, les cheveux gris, une enveloppe blanche entre les doigts et un dossier brun sous le bras.
Il ne ressemblait pas à un voisin.
Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui s’était trompé d’étage.
Camille s’est figée.
« Élodie… il y a un homme en costume ici. »
Élodie est arrivée derrière elle, le cœur déjà trop rapide.
L’homme a baissé les yeux vers l’étiquette sur l’enveloppe, puis vers elle.
« Vous êtes bien Élodie Martin ? »
Elle a hoché la tête.
« Oui. Qu’est-ce qui se passe ? »
Il a gardé une voix basse, presque respectueuse.
« Cela concerne Monsieur Alain. »
Le nom a rempli le palier comme une présence.
Camille a reculé jusque dans la cuisine.
Élodie, elle, n’a pas bougé.
« Il est vivant ? »
L’homme a marqué une pause trop longue.
« Oui. Mais il est très faible. Avant son transfert, il a demandé qu’on retrouve la livreuse au scooter gris. »
Élodie a porté une main à sa bouche.
Elle ne savait pas si elle devait pleurer, respirer, poser mille questions, ou fermer la porte pour reprendre une seconde de contrôle.
L’homme a ouvert le dossier brun.
« Il a laissé une instruction écrite. Signée. Horodatée. Il voulait que ceci vous soit remis directement. »
Camille s’est assise d’un coup sur la chaise de la cuisine.
Les pieds ont raclé le parquet.
Sur la table, les factures ont bougé sous le courant d’air du palier.
L’homme a tendu l’enveloppe.
« Il m’a demandé de vous remettre ceci avant que quelqu’un d’autre ne le réclame. »
Élodie n’a pas pris l’enveloppe tout de suite.
« Qui pourrait la réclamer ? »
L’homme a regardé vers l’escalier, comme s’il vérifiait qu’aucune oreille ne traînait.
« Des gens qui n’ont pas été présents ces derniers mois, mais qui risquent de s’intéresser soudain à lui. »
Élodie a senti sa gorge se serrer.
Elle a pris l’enveloppe.
Le papier était épais, presque trop propre pour leur cuisine encombrée.
À l’intérieur, il y avait une courte lettre écrite d’une main tremblante.
Elle a reconnu tout de suite la politesse des phrases.
“Élodie, si cette lettre arrive jusqu’à vous, c’est que j’ai eu moins de temps que je ne l’espérais pour vous expliquer.”
Elle a dû s’arrêter.
Camille s’est levée, mais ses jambes ont failli la trahir.
L’homme en costume a demandé s’il pouvait entrer.
Élodie a hésité, puis elle a ouvert la porte plus grand.
Il s’est installé au bord d’une chaise, sans enlever son manteau, le dossier brun posé devant lui.
Il a expliqué les choses lentement.
Monsieur Alain n’avait pas toujours vécu dehors.
Il avait travaillé longtemps, économisé modestement, aidé sa famille, signé des papiers qu’il avait parfois regrettés, puis il s’était retrouvé seul après une suite de ruptures et de mauvaises décisions qui n’intéressaient plus personne une fois qu’il n’avait plus rien à offrir.
Ce n’était pas une histoire de fortune cachée comme dans les films.
C’était plus simple et plus triste.
Il lui restait un petit logement ancien, bloqué depuis des années par un conflit familial, quelques économies protégées dans un dossier, et surtout un choix à faire avant que d’autres le fassent à sa place.
« Pourquoi moi ? » a demandé Élodie.
L’homme a tourné une page.
« Parce qu’il dit que vous avez été sa seule visite régulière. Parce qu’il dit que vous lui avez parlé comme à un homme et non comme à un problème de trottoir. Parce qu’il dit que vous n’avez jamais rien demandé. »
Élodie a baissé les yeux.
Elle aurait voulu dire que ce n’était pas assez pour mériter quoi que ce soit.
Mais la lettre continuait.
Monsieur Alain y avait écrit qu’il voulait que ses affaires servent d’abord à rembourser les petites dettes d’Élodie et Camille, puis à financer quelque chose de concret pour elles.
Un permis professionnel.
Une formation.
Un scooter sûr.
Un dépôt de garantie pour un logement où elles pourraient dormir sans craindre chaque courrier.
Rien d’extravagant.
Juste assez pour respirer.
Élodie a reposé la lettre sur la table.
« Je ne peux pas accepter ça. »
L’homme ne s’est pas offusqué.
Il avait l’air d’avoir prévu cette réaction.
« Il a aussi écrit que vous diriez ça. »
Camille a éclaté en sanglots, non pas d’une joie simple, mais de ce soulagement brutal qui fait mal quand il arrive trop tard dans un corps fatigué.
Élodie l’a prise contre elle.
L’homme a attendu.
Il n’a pas pressé.
Il a seulement ajouté que Monsieur Alain voulait la voir, si elle acceptait.
Le lendemain matin, Élodie s’est rendue à l’hôpital indiqué par le dossier.
Aucun nom d’établissement célèbre.
Aucune grande scène.
Juste un accueil, des couloirs clairs, un badge visiteur, et cette odeur de désinfectant qu’elle connaissait déjà.
On l’a conduite dans une chambre calme.
Monsieur Alain était dans un lit, plus petit qu’elle ne l’avait jamais vu, avec un bracelet au poignet et une couverture remontée jusqu’à la poitrine.
Il a ouvert les yeux quand elle est entrée.
Son sourire est revenu avant sa voix.
« Vous avez reçu ma lettre ? »
Élodie s’est approchée du lit.
Elle avait apporté un morceau de gâteau dans une serviette, par réflexe, même si elle savait qu’il ne pourrait peut-être pas le manger.
« Oui. Et vous êtes fou. »
Il a ri doucement, puis sa toux l’a interrompu.
Elle a posé le gâteau sur la table de nuit.
« Monsieur Alain, je ne vous ai pas aidé pour ça. »
Il l’a regardée longtemps.
« Justement. »
Elle n’a rien trouvé à répondre.
Dans le silence, on entendait les roulettes d’un chariot dans le couloir et le bip régulier d’un appareil derrière le rideau voisin.
Monsieur Alain a tourné légèrement la main vers elle.
Elle l’a prise.
Sa peau était fine, froide, mais ses doigts ont serré les siens avec une force inattendue.
« Quand on tombe, beaucoup de gens discutent de la chute », a-t-il murmuré. « Très peu se baissent. Vous, vous vous êtes baissée. »
Élodie a senti les larmes monter.
Elle les a retenues, pas par fierté, mais parce qu’elle voulait qu’il voie son visage clairement.
« Vous allez sortir d’ici », a-t-elle dit.
Il a fermé les yeux une seconde.
« Peut-être. Peut-être pas. Mais je ne veux plus que ma dernière décision soit prise par des gens qui ne m’ont cherché que lorsqu’il y avait un dossier à ouvrir. »
Le mot dossier a pris tout son poids.
Dans l’après-midi, deux personnes de sa famille sont effectivement arrivées.
Un homme et une femme, bien mis, pressés, irrités de devoir demander un badge visiteur.
Ils ont regardé Élodie comme on regarde quelqu’un qui n’a pas sa place.
« Vous êtes qui ? » a demandé la femme.
Élodie a répondu calmement.
« Quelqu’un qui vient le voir. »
L’homme a ricané.
« C’est nouveau, ça. Il a des visiteurs maintenant ? »
Monsieur Alain a tourné la tête sur l’oreiller.
Sa voix était faible, mais nette.
« Plus souvent que vous. »
Le silence qui a suivi a été plus violent qu’un cri.
La femme a vu le dossier brun posé sur la chaise et son visage a changé.
Elle a demandé à parler au professionnel qui accompagnait les démarches.
Elle a demandé quels papiers avaient été signés.
Elle a demandé depuis quand.
Monsieur Alain n’a pas élevé la voix.
Il a seulement fermé les yeux, fatigué, pendant qu’Élodie gardait sa main dans la sienne.
On apprend parfois la vérité d’une famille à la façon dont elle prononce le mot “droit”.
Les jours suivants ont été faits de démarches, d’attentes et de phrases administratives.
Élodie a signé ce qu’on lui demandait de signer pour confirmer qu’elle avait bien reçu les documents.
Elle a refusé trois fois l’idée de profiter de la situation.
On lui a répondu trois fois que respecter la volonté de Monsieur Alain n’était pas profiter de lui.
Camille, elle, avait scotché une feuille sur le frigo avec trois colonnes : loyer, scooter, formation.
Elle disait que si ce cadeau devait exister, il fallait qu’il devienne quelque chose de propre, pas un rêve qui les avale.
Élodie a continué ses livraisons pendant la procédure.
Elle ne voulait pas disparaître du jour au lendemain, ni devenir quelqu’un d’autre parce qu’un vieil homme avait décidé de la remercier.
Le soir, elle passait à l’hôpital avec un livre, une compote, ou simplement les histoires minuscules de sa journée.
Monsieur Alain aimait particulièrement entendre parler du boulanger.
« Il râle encore ? » demandait-il.
« Moins », répondait Élodie.
En réalité, le boulanger ne râlait plus.
Un soir, il avait même glissé deux chaussons aux pommes dans un sachet en disant :
« Pour votre monsieur. »
Élodie avait failli lui répondre qu’il aurait pu commencer plus tôt.
Elle ne l’a pas fait.
Elle a pris le sachet, a dit merci, et a laissé cette petite honte faire son travail en silence.
Quelques semaines plus tard, Monsieur Alain a pu sortir.
Pas pour retourner sous l’auvent.
Un hébergement temporaire avait été organisé, puis une solution plus stable devait suivre grâce à la remise en ordre de ses papiers.
Le premier après-midi où il a revu la rue, il a demandé à passer devant la boutique fermée.
Élodie l’accompagnait, le bras prêt sans l’obliger à le prendre.
Camille marchait de l’autre côté avec un sac de pharmacie.
Le kiosquier les a vus arriver et a retiré sa casquette.
Le boulanger est sorti sur le trottoir.
Personne ne savait quoi dire.
La rue semblait plus petite que dans leurs souvenirs.
L’auvent, lui, était le même.
Monsieur Alain s’est arrêté devant.
Il l’a regardé longtemps, sans haine.
Puis il a dit :
« C’est étrange. On peut dormir des mois devant les gens, et ils ne vous voient qu’au moment où vous vous relevez. »
Élodie n’a pas répondu.
Elle a seulement serré la poignée du sac de pharmacie.
Quelques mois après, les choses avaient changé sans devenir miraculeuses.
Le loyer en retard avait été réglé.
Le scooter d’Élodie avait enfin des pneus neufs.
Camille avait commencé une formation qu’elle repoussait depuis trop longtemps.
Elles n’étaient pas riches.
Elles respiraient.
C’était déjà énorme.
Monsieur Alain, lui, avait retrouvé une petite chambre propre, avec une fenêtre, une chaise, une bouilloire et une étagère où il posait les cartes qu’Élodie et Camille lui apportaient.
Il disait qu’il n’avait pas besoin de beaucoup.
Il disait qu’une porte qui ferme et un lit sec changent la façon dont le matin entre dans une vie.
Le dimanche, quand Élodie ne travaillait pas, elles passaient le voir avec du pain, un fruit, parfois un gâteau.
Ils buvaient un café ensemble.
Ils parlaient de choses simples.
La météo.
Les factures.
Les clients mal polis.
Les souvenirs qu’il acceptait enfin de raconter sans les transformer en excuses.
Un jour, Camille lui a demandé pourquoi il avait choisi Élodie si vite.
Monsieur Alain a regardé par la fenêtre.
« Je ne l’ai pas choisie vite. Je l’ai regardée longtemps. Les gens peuvent faire une bonne action pour se sentir meilleurs. Elle, elle revenait même quand personne ne la remerciait. »
Élodie a détourné les yeux.
Sur la table, le papier du pain froissait sous ses doigts.
L’écho de la vieille phrase de sa mère lui est revenu.
Quelqu’un l’avait aidée quand personne ne regardait.
Des années plus tard, sans le savoir, Élodie avait rendu ce geste à un autre être humain.
Et ce geste lui était revenu, non pas comme une récompense, mais comme une preuve.
La preuve qu’une barquette chaude peut être plus qu’un repas.
La preuve qu’un prénom demandé à quelqu’un qui dort dehors peut lui rendre une place parmi les vivants.
La preuve qu’on ne sait jamais ce qu’on sauve quand on refuse de passer son chemin.
Le patron de la boulangerie, désormais, gardait parfois une soupe de côté.
Il ne faisait pas de grands discours.
Il posait simplement le sachet près de la caisse quand Élodie arrivait.
Un soir, il a murmuré :
« Vous aviez raison. »
Élodie a haussé les épaules.
« Non. J’avais juste faim le jour où quelqu’un a aidé ma mère. »
Il n’a rien répondu.
Dehors, la rue était froide, mais les vitrines éclairaient le trottoir.
Monsieur Alain n’était plus sous l’auvent.
Pourtant, chaque fois qu’Élodie passait devant, elle ralentissait encore un peu.
Pas par tristesse.
Par mémoire.
Parce que le monde tient parfois à des gestes minuscules, à une soupe portée dans le vent, à une enveloppe blanche tendue sur un palier, à une main qui se baisse au lieu de se détourner.
Et parce que, ce soir-là, comme tant d’autres soirs, Élodie savait qu’elle continuerait à regarder les gens que tout le monde faisait semblant de ne pas voir.