À 78 ans, elle allait fermer sa brasserie quand il a touché au tablier-nhu9999

« Je suis désolée, on ferme pour de bon », ai-je dit, les doigts serrés sur la chaînette du store.

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Le froid collait à la vitre comme une buée sale, et le vieux néon faisait trembler sa lumière sur les banquettes rouges, le zinc rayé et les cartons empilés contre le mur.

Le garçon est resté dehors une seconde de trop.

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Il avait les épaules rentrées dans un manteau trop fin, un sac-poubelle noir serré contre lui, et cette manière de ne pas bouger qu’ont les gens qui ont déjà été chassés trop souvent.

Il devait avoir dix-neuf ans.

Pas plus.

Pourtant ses yeux semblaient beaucoup plus vieux, avec une fatigue basse, presque creusée dans le visage, et des tatouages sombres remontaient sur son cou jusqu’à la mâchoire.

À mon âge, beaucoup auraient tourné la clé.

J’ai pensé à la caisse, à la porte de la cuisine, aux journaux qui racontent les mauvaises histoires, à mon propre corps de femme de soixante-dix-huit ans qui ne court plus vite depuis longtemps.

J’ai aussi pensé à Jean.

Jean était mort trois mois plus tôt, et avec lui la brasserie avait perdu son cœur.

Il y avait encore les tables, la machine à café, les menus plastifiés, l’odeur de vieux bois ciré et de café froid, mais ce n’était plus qu’un décor qui attendait qu’on le démonte.

La magie n’était jamais venue des murs.

Elle venait de Jean qui chantonnait à six heures du matin devant ses poêles, de sa main qui savait quand retourner un œuf sans le regarder, de sa tarte aux cerises qu’on venait chercher même les jours de pluie.

Et Jean n’aurait jamais laissé un gamin geler derrière une porte.

J’ai ouvert.

« Entre avant de finir glacé », ai-je soufflé.

Il s’est glissé à l’intérieur sans bruit.

Son sac a heurté le lino avec un bruit mou, presque honteux, et ce petit bruit m’a serré la gorge plus que je ne l’aurais voulu.

Il disait tout.

Tout ce qu’il avait tenait là-dedans.

Je lui ai montré un tabouret près de la machine à café.

« Assieds-toi. Il reste du bœuf aux carottes. C’est la dernière marmite. »

Il n’a pas répondu.

Il a seulement hoché la tête, les mains rouges, le manteau ramené contre ses côtes.

Pendant que je remplissais un bol épais en porcelaine, j’ai regardé autour de moi comme si je voyais la salle pour la première fois.

Des cartons montaient jusqu’au dossier des banquettes.

Quarante ans de nappes, de tickets, de tasses ébréchées, de menus plastifiés et de photos jaunies attendaient d’être emportés.

Sur le comptoir, l’avis de remise des clés portait la date du lendemain, 9 h 00, avec le nom de la conseillère bancaire griffonné en bas.

Je l’avais relu tant de fois que je connaissais l’inclinaison de chaque lettre.

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