Elle Fuyait Depuis Neuf Jours Quand Un Inconnu A Tout Entendu-nga9999

La première chose que l’homme au manteau de laine sombre remarqua ne fut pas le bleu sur le visage de Camille Martin.

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Ce fut la fourchette.

Une fourchette blanche, en plastique, tordue au milieu, qui tremblait entre ses doigts pendant que du riz froid collait encore aux dents.

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L’air du parc avait cette odeur de pluie sur la laine mouillée et de feuilles écrasées qu’on sent à la fin d’octobre, quand les bancs gardent l’humidité et que les enfants n’ont jamais assez de tissu sur les épaules.

Camille était assise au bout du banc, recroquevillée autour de ses deux filles, comme si elle pouvait élargir son corps juste assez pour les cacher au vent, aux regards, au monde.

Léa avait sept ans.

Manon en avait cinq.

Toutes les deux portaient des vestes trop légères, des chaussettes qui descendaient dans les chaussures, et cette manière silencieuse de se tenir près de leur mère qui ne ressemble pas à de la sagesse quand on sait regarder.

Camille avait acheté deux barquettes dans un petit snack de station-service, parce que le riz coûtait moins cher que trois sandwichs et qu’on pouvait le partager sans trop expliquer.

Elle avait ouvert la première.

La deuxième était restée fermée sur ses genoux.

Elle s’était dit qu’avec un peu d’imagination, avec une voix claire, avec un sourire assez solide, elle réussirait à faire croire à Manon que c’était un pique-nique.

À cinq ans, on peut encore croire qu’un banc froid est une table de restaurant si sa mère le dit doucement.

À sept ans, on commence déjà à compter.

Léa regarda le riz, la barquette, puis le visage de Camille, et demanda : « Maman, si on mange aujourd’hui… on aura faim demain ? »

La fourchette s’arrêta à mi-chemin.

Manon continua de tenir sa cuillère à deux mains, très près de sa bouche, comme si le repas pouvait être repris par quelqu’un d’invisible.

Léa ne baissa pas les yeux.

Elle avait cette gravité plate des enfants qui ont vu trop de portes claquer, trop de chuchotements, trop de mères se relever en disant que ce n’était rien.

Puis elle demanda plus bas : « Et si on rentre à la maison, papa va encore te frapper ? »

À six mètres d’elles, des chaussures bien cirées s’arrêtèrent sur l’allée fissurée.

Dans le quartier, tout le monde connaissait l’homme au manteau sombre.

On savait qu’il ne parlait pas fort.

On savait que deux hommes marchaient souvent derrière lui, un peu en retrait, comme une ponctuation silencieuse.

On savait aussi que les conversations se coupaient quand il passait près des halls d’immeuble, que les voisins regardaient soudain leurs clés, leurs sacs, leurs téléphones, n’importe quoi sauf son visage.

Il avait l’habitude de provoquer la peur.

Mais celle-là n’était pas pour lui.

Cette peur-là avait la taille d’une petite fille qui demandait s’il fallait choisir entre dîner et recevoir des coups.

Camille sentit le silence avant d’oser lever les yeux.

Son bras passa devant Léa, son coude se plaça près de Manon, et tout son corps se mit en défense avant même qu’elle ait le temps de penser.

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