Mon fils de dix ans s’est plaint d’un simple mal de ventre.
Trois heures plus tard, un médecin regardait l’écran de l’échographie, devenait livide, puis me posait une question qui m’a glacé le sang.
« Madame… son père est là ? »

Je pensais que Lucas avait attrapé une gastro.
Je ne savais pas que ce jeudi-là, avec l’odeur de café froid dans ma cuisine et le bruit du ballon contre la porte du garage encore coincé dans ma tête, notre vie allait se couper en deux.
Je m’appelle Claire Martin.
Jusqu’à ce mois-là, mon fils Lucas était le genre d’enfant qu’on entendait avant de le voir.
Il rentrait de l’école avec son cartable à moitié ouvert, ses baskets couvertes de poussière, un cahier froissé sous le bras et une question impossible à résoudre avant même d’avoir franchi la porte.
« Maman, si un requin vivait dans la Seine, il mangerait les péniches ? »
Ou bien :
« Si les dinosaures jouaient au foot, qui serait gardien ? »
Je répondais n’importe quoi en vidant les sacs de courses, et il riait comme si ma fatigue était le meilleur spectacle du monde.
Notre maison n’était jamais silencieuse.
Il y avait le frigo qui ronronnait, la machine à laver qui cognait, la minuterie du palier qu’on entendait parfois à travers la porte, et surtout ce ballon de foot qui tapait contre le mur du garage.
Je lui disais souvent d’arrêter.
La vérité, c’est que j’aimais ce bruit.
J’aimais le retrouver partout, dans les miettes au bord de l’assiette, les crayons sous le canapé, les chaussettes roulées derrière une chaise, les petits soldats oubliés sur l’escalier et les forts en carton qu’il réparait avec du gros scotch.
Lucas faisait partie de ces enfants qui remplissent une pièce sans demander la permission.
Alors quand il a posé son cartable un jeudi à 15 h 16, une main sur le ventre, et qu’il a simplement dit « aïe », je n’ai pas eu peur tout de suite.
J’ai pensé à la cantine.
À une course trop longue dans la cour.
À une petite gastro.
À toutes ces explications raisonnables que les parents alignent pour empêcher leur cœur de partir trop vite.
Je lui ai préparé une tisane.
Je l’ai installé sur le canapé avec un plaid.
J’ai posé la main sur son front.
Pas de fièvre.
Pas de toux.
Pas de boutons.
Il avait seulement cette pâleur légère autour de la bouche, quelque chose que j’ai vu, que j’ai rangé, puis que j’ai essayé d’oublier.
Le lendemain matin, il était dehors avec son ballon.
J’ai respiré.
Quand on aime quelqu’un, on confond parfois le soulagement avec une preuve.
Trois jours plus tard, je l’ai trouvé assis sur le bord de son lit avant l’école.
C’est ce détail qui m’a arrêtée.
Lucas ne s’asseyait pas le matin.
Lucas jaillissait.
Il râlait, chantait, courait jusqu’à la salle de bain, oubliait une chaussette, revenait chercher son cahier, repartait sans son manteau, et me faisait vivre une petite tempête avant huit heures.
Ce matin-là, il ne bougeait pas.
Ses épaules étaient rentrées.
Son cartable était intact au sol.
Ses deux mains reposaient près de son ventre.
« Mon grand ? »
Il a levé vers moi des yeux fatigués.
« Je ne me sens pas bien, maman. »
J’ai touché son front.
Toujours rien.
J’ai regardé sa gorge.
Rien.
J’ai demandé s’il avait mal à l’école, s’il avait eu peur de quelque chose, si un copain l’avait embêté.
Il a secoué la tête.
« Je suis juste fatigué. »
Ce mot n’avait pas sa place dans sa bouche.
Les jours suivants, il a continué à aller et venir, mais quelque chose s’était retiré de lui.
Le ballon est resté près du garage.
Le fort en carton s’est affaissé dans un coin.
Un soir, je l’ai retrouvé à la fenêtre du salon, en train de regarder les voitures passer dans la résidence, comme un vieil homme observe la pluie.
Je me suis assise près de lui.
« Qu’est-ce qui se passe dans ta tête ? »
Il a essayé de sourire.
« Rien. Je suis fatigué. »
J’ai fait ce que font beaucoup de mères quand elles sentent que leur enfant s’éloigne d’une façon qu’elles ne savent pas nommer.
J’ai attendu une nuit de trop.
Le lendemain, à 8 h 42, j’ai appelé le cabinet du pédiatre.
À 11 h 10, Lucas était assis sur une table d’examen couverte d’un papier blanc qui craquait sous ses jambes.
Il portait son sweat bleu et ses vieilles baskets.
Il les balançait doucement, sans impatience.
C’est là que j’ai commencé à avoir vraiment peur.
Le pédiatre a posé ses mains sur son ventre avec précaution.
Il a demandé depuis quand.
Il a demandé où.
Il a demandé s’il avait vomi, s’il mangeait, s’il allait normalement aux toilettes, s’il dormait bien.
Je répondais, Lucas répondait parfois, et le médecin notait.
« Ce n’est probablement rien de grave », a-t-il dit.
Mais son sourire n’a pas atteint ses yeux.
Il a prescrit une prise de sang et une échographie.
La secrétaire a imprimé l’ordonnance.
Elle a agrafé une feuille de rendez-vous.
J’ai signé un document et j’ai remis ma carte vitale sans savoir pourquoi mes mains tremblaient.
Deux jours plus tard, nous étions dans un centre d’imagerie.
Les murs étaient clairs.
Une affiche de carte de France pendait près de l’accueil.
Une télévision trop haute diffusait une émission que personne ne regardait vraiment.
Lucas s’est appuyé contre moi pendant que je remplissais le formulaire de consentement.
J’ai écrit son prénom.
Lucas.
J’ai écrit sa date de naissance.
J’ai écrit mon numéro de téléphone.
Ces gestes minuscules m’ont semblé absurdes, comme si le monde administratif avait décidé de rester poli pendant que mon corps, lui, comprenait déjà le danger.
À 14 h 07, on a appelé son prénom.
La salle d’échographie était froide.
Elle sentait le désinfectant, le plastique, et ce papier médical trop propre qui vous rappelle que vous n’êtes pas chez vous.
Lucas s’est allongé.
Il a relevé son tee-shirt.
Je me suis placée près de sa tête.
La manipulatrice a souri.
« Tu vas voir, c’est juste un peu froid. »
Elle a mis du gel sur son ventre.
Lucas a sursauté.
« C’est gelé. »
J’ai passé la main dans ses cheveux.
« Je sais. Ça ne va pas durer. »
Au début, elle parlait.
Elle lui a demandé sa classe.
Elle lui a demandé s’il aimait le sport.
Il a répondu « le foot », si bas que j’ai senti mon cœur se serrer.
Puis elle a arrêté de parler.
La sonde avançait lentement.
Trop lentement.
Elle revenait au même endroit.
L’écran montrait des formes grises et noires que je ne comprenais pas.
Je regardais son visage, pas l’image.
Sa bouche s’est fermée.
Ses yeux ont changé.
Elle a appuyé sur une touche, puis une autre.
Elle a mesuré quelque chose.
Elle a recommencé.
« Tout va bien ? » ai-je demandé.
Elle n’a pas menti assez vite.
« Je vais chercher le médecin. »
Quand elle est sortie, Lucas m’a regardée.
Il avait dix ans.
Il attendait que je fasse ce que les mères font depuis toujours, que je transforme l’inconnu en petite phrase rassurante.
Je lui ai pris la main.
« Je suis là. »
Je n’ai pas dit que tout allait bien.
Je n’ai pas pu.
À 14 h 23, le médecin est entré.
Il ne s’est pas présenté.
Il est allé directement vers l’écran.
La manipulatrice est revenue derrière lui.
Il a demandé de reprendre l’image précédente.
Elle l’a fait.
La pièce s’est serrée autour de nous.
Le néon vibrait au plafond.
Dans le couloir, une voix appelait un autre patient.
La sonde restait au-dessus du ventre de Lucas, suspendue, comme si même la main de la manipulatrice avait peur de continuer.
Le médecin a regardé l’écran.
Son visage a perdu ses couleurs.
Je me souviens de sa main sur la souris.
Je me souviens de Lucas qui serrait mes doigts.
Je me souviens d’avoir eu envie de le soulever de cette table, d’essuyer le gel avec la première serviette venue, de sortir, de rentrer à la maison, de retrouver le ballon près du garage et de décréter que rien de tout cela n’avait existé.
Mais on ne protège pas un enfant en refusant de voir ce qui lui arrive.
Alors je suis restée.
Le médecin a agrandi l’image.
Il a mesuré une zone.
Il a inspiré lentement.
Puis il s’est tourné vers moi.
« Madame… son père est là ? »
J’ai senti ma main devenir froide autour de celle de Lucas.
« Pourquoi ? »
Il a regardé mon fils.
Puis il a regardé l’échographie imprimée qui sortait de la machine.
« Il faut l’appeler maintenant. Et il faut organiser un transfert. »
J’ai compris le mot transfert avant de comprendre la maladie.
Ce mot ne disait pas encore ce que Lucas avait.
Mais il disait que ce n’était pas une gastro.
Il disait que la salle d’échographie ne suffisait plus.
Il disait que le pédiatre, la tisane, le plaid, mes phrases raisonnables, tout cela appartenait déjà à un autre monde.
J’ai appelé Thomas.
Thomas est le père de Lucas.
Nous n’étions plus ensemble depuis longtemps, mais il avait toujours été là pour les choses importantes.
Pas toujours à l’heure.
Pas toujours avec les bons mots.
Mais là.
Il a décroché avec un ton pressé.
« Claire, je suis au travail. »
J’ai dit seulement :
« Viens au centre d’imagerie. Maintenant. »
Il y a des silences qui comprennent avant les phrases.
« Lucas ? »
« Viens. »
Il est arrivé moins de trente minutes plus tard.
Il portait encore sa veste de travail.
Il avait une tache de café séchée sur la manche.
Il a ouvert la porte de la salle et il a vu Lucas allongé, moi debout, le médecin devant l’écran, la manipulatrice immobile près du chariot.
Toute son irritation habituelle contre les urgences inutiles s’est effondrée.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Le médecin lui a demandé de s’asseoir.
Thomas n’a pas obéi.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Une infirmière est entrée avec une enveloppe kraft venue du laboratoire.
Le mot URGENT était imprimé en haut.
Le médecin l’a ouverte.
Il a comparé la prise de sang avec l’échographie.
Thomas a posé une main contre le mur.
Lucas a murmuré :
« Papa ? »
Et c’est là que le médecin a prononcé les mots que je n’oublierai jamais.
« Nous avons trouvé une masse abdominale importante. Elle semble comprimer une partie de son rein. Il faut qu’il soit vu très vite par une équipe pédiatrique spécialisée. »
Le mot masse est tombé au milieu de la pièce.
Pas tumeur.
Pas cancer.
Pas encore.
Mais il était là, tapi derrière chaque syllabe.
J’ai demandé :
« Il va mourir ? »
Le médecin a fermé les yeux une fraction de seconde.
Pas parce que la question était bête.
Parce qu’elle était celle que toutes les mères posent quand la pièce devient trop petite.
« Je ne peux pas vous répondre comme ça, madame. Mais je peux vous dire qu’on ne perd pas de temps. »
On ne perd pas de temps.
Cette phrase m’a accompagnée dans l’ambulance.
Elle m’a accompagnée dans le couloir de l’hôpital.
Elle m’a accompagnée devant l’accueil pédiatrique, pendant qu’on vérifiait nos identités, qu’on posait un bracelet au poignet de Lucas, qu’on imprimait un dossier et qu’on nous demandait encore sa date de naissance.
Lucas ne pleurait pas.
C’est ça qui me faisait le plus mal.
Il me regardait avec cette confiance immense que les enfants offrent sans savoir combien elle pèse.
« Maman, c’est grave ? »
Je me suis accroupie devant lui.
Je n’ai pas menti.
Je n’ai pas tout dit.
« C’est sérieux. Mais on est au bon endroit. »
Il a hoché la tête.
« Je peux garder mon sweat ? »
J’ai failli m’effondrer pour cette phrase.
Pas pour l’échographie.
Pas pour l’ambulance.
Pour ce sweat bleu, trop grand aux poignets, qu’il voulait garder comme un morceau de maison sur lui.
Les heures suivantes se sont mélangées.
Un médecin pédiatre est venu.
Puis un autre.
On a refait une prise de sang.
On a posé une perfusion.
On a demandé un scanner.
On a expliqué qu’il fallait voir précisément la taille de la masse, sa position, ce qu’elle touchait et ce qu’elle ne touchait pas.
Je signais des formulaires.
Thomas envoyait des messages à sa mère pour lui dire de ne pas venir tout de suite.
Je répondais aux questions de Lucas.
« Est-ce que ça fait mal ? »
« Un peu, mais ils vont t’expliquer. »
« Est-ce que je vais rater l’école ? »
« Oui, sûrement. »
« Est-ce que je pourrai rejouer au foot ? »
Là, ma gorge s’est fermée.
Thomas a répondu avant moi.
« Tu rejoueras. Et je te laisserai même me mettre un petit pont. Une fois. »
Lucas a souri.
Un vrai petit sourire.
Dans un couloir d’hôpital, ce sourire a été notre première victoire.
Le scanner a confirmé ce que l’échographie avait montré.
Une masse près du rein.
Les médecins ont parlé avec prudence.
Ils ont évité les certitudes trop rapides.
Mais le soir même, une oncologue pédiatrique est entrée dans la chambre.
Elle avait les cheveux attachés, des cernes visibles, et cette douceur ferme des gens qui savent qu’ils vont dire quelque chose d’insupportable en essayant de ne pas casser ceux qui écoutent.
Elle s’est assise.
Quand un médecin s’assoit, le corps comprend avant l’esprit.
Elle nous a expliqué que chez l’enfant, certaines tumeurs du rein se soignaient, parfois très bien, mais qu’il fallait suivre les étapes.
Scanner complet.
Avis chirurgical.
Traitement.
Opération si possible.
Analyse.
Puis encore traitement selon les résultats.
Je n’ai pas retenu tout de suite les termes médicaux.
J’ai retenu sa façon de dire Lucas, pas le patient.
J’ai retenu qu’elle lui a demandé s’il voulait qu’on explique avec un dessin.
J’ai retenu que Lucas a demandé si ses cheveux allaient tomber.
La chambre est devenue silencieuse.
Thomas a détourné le visage vers la fenêtre.
Moi, j’ai regardé les mains de mon fils, ces mains qui avaient construit des bases en carton, serré des lacets de travers, attrapé un ballon trop fort contre sa poitrine.
« Peut-être », a répondu la médecin. « Pas forcément tout de suite. Et si ça arrive, on s’en occupera ensemble. »
Lucas a réfléchi.
« Je pourrai choisir un bonnet ? »
Elle a souri.
« Oui. Même plusieurs. »
Ce soir-là, Thomas et moi avons dormi assis, chacun d’un côté du lit.
Enfin, dormir n’est pas le mot.
Nous avons fermé les yeux par morceaux.
Lucas s’endormait, se réveillait, demandait de l’eau, demandait l’heure, demandait si le ballon était toujours à la maison.
« Il n’a pas bougé », ai-je dit.
Et j’ai compris que cette phrase voulait dire autre chose.
Nous non plus, nous n’avions pas le droit de bouger loin de lui.
Le lendemain, on nous a parlé d’un protocole.
Le mot était froid.
Mais autour, il y avait des visages.
Une infirmière qui réchauffait ses mains avant de toucher le bras de Lucas.
Un médecin qui s’accroupissait pour lui parler à hauteur d’enfant.
Une aide-soignante qui lui a trouvé un biscuit quand il n’arrivait pas à manger le plateau.
La peur ne disparaît pas quand les adultes savent quoi faire.
Elle change seulement de forme.
Elle devient une liste.
Un rendez-vous.
Une perfusion.
Une signature.
Un sac préparé trop vite.
Un pull propre.
Un chargeur de téléphone.
Un carnet où j’écrivais tout parce que mon cerveau refusait de garder les informations dans l’ordre.
Quelques jours plus tard, la biopsie et les examens ont donné un nom à ce qui avait envahi notre maison avant même que nous le voyions.
Une tumeur rénale pédiatrique.
L’oncologue a parlé de traitement, de chances, de prudence.
Elle n’a pas promis l’impossible.
Mais elle a dit :
« Nous avons des raisons d’espérer. »
Je me suis accrochée à cette phrase comme on s’accroche à une rampe dans un escalier noir.
Le premier traitement a commencé la semaine suivante.
Lucas a détesté l’odeur du service.
Il a détesté la perfusion.
Il a détesté qu’on lui demande sans cesse de noter sa douleur.
Mais il n’a jamais cessé de poser des questions.
« Est-ce que les globules blancs sont des policiers ? »
« Est-ce que la tumeur a un cerveau ? »
« Est-ce que si je mange des pâtes, ça aide les médicaments ? »
Les soignants répondaient avec patience.
Parfois avec des dessins.
Parfois avec des mots très simples.
Thomas et moi avons appris à devenir une équipe dans un endroit où nous n’avions pas choisi de rejouer à la famille.
Il venait après le travail.
Je restais les nuits.
Il rapportait des vêtements propres.
Je gérais les formulaires.
Il faisait rire Lucas quand je n’y arrivais plus.
Je lui en ai voulu parfois d’être capable de plaisanter.
Puis j’ai compris que Lucas avait besoin de sa légèreté autant qu’il avait besoin de ma présence.
On ne sauve pas un enfant avec une seule manière d’aimer.
Il y a eu des jours mauvais.
Des jours où Lucas vomissait dans une bassine en plastique.
Des jours où il refusait de parler.
Des jours où je me cachais dans les toilettes du service pour pleurer sans qu’il m’entende.
Un matin, il a vu ses cheveux sur l’oreiller.
Il les a touchés du bout des doigts.
Il n’a pas crié.
Il a seulement dit :
« Ça commence. »
Thomas a baissé la tête.
Moi, j’ai respiré par le nez jusqu’à sentir presque le goût du désinfectant.
Puis j’ai pris le bonnet que nous avions choisi ensemble, gris, simple, tout doux à l’intérieur.
« On l’essaie ? »
Lucas l’a mis.
Il s’est regardé dans la vitre.
« On dirait un gardien de but en hiver. »
Thomas a éclaté de rire.
Moi aussi.
Pas parce que c’était drôle.
Parce que parfois, rire est la seule façon de ne pas laisser la peur prendre toute la chaise.
Après plusieurs semaines, les médecins ont refait l’imagerie.
Cette fois, je connaissais déjà la salle.
Je connaissais le bruit de la machine.
Je connaissais le froid du gel.
Je connaissais le regard de ceux qui observent un écran pendant que votre vie attend dans leur silence.
L’oncologue nous a reçus ensuite.
Elle avait le dossier de Lucas devant elle.
Des pages, des résultats, des images, des dates.
Elle a posé ses mains sur le bureau.
« La masse a diminué. C’est une bonne réponse au traitement. »
Je n’ai pas compris tout de suite.
Thomas, lui, a couvert son visage avec ses mains.
Lucas a demandé :
« Donc je gagne ? »
La médecin a souri.
« Tu avances. Et c’est très important. »
L’opération a été programmée.
Je ne vais pas faire semblant d’avoir été courageuse.
Le matin où on l’a emmené au bloc, j’ai senti mon corps se vider.
Lucas avait son bonnet sur la tête et un bracelet à son poignet.
Il essayait de plaisanter, mais ses yeux me cherchaient sans arrêt.
À la porte, on nous a demandé de l’embrasser.
Je me suis penchée.
J’ai senti son odeur, un mélange de savon, d’hôpital et encore un peu de mon petit garçon.
« Tu restes près de moi ? »
« Je suis là. Même quand tu ne me vois pas. »
C’était la phrase la plus vraie que je pouvais lui donner.
L’attente a duré des heures.
Thomas marchait dans le couloir.
Je fixais les dalles du sol.
Une famille parlait à voix basse à l’autre bout.
Une machine à café coulait dans un gobelet en carton.
Le monde continuait avec une impolitesse presque insultante.
Puis le chirurgien est venu.
Il avait retiré son masque, mais il gardait la fatigue autour des yeux.
« L’intervention s’est bien passée. Nous avons pu retirer la tumeur et le rein atteint. Il est en salle de réveil. »
Je me suis levée trop vite.
Mes jambes ont vacillé.
Thomas m’a retenue par le coude.
Je n’ai pas pleuré tout de suite.
J’ai attendu de voir Lucas.
Il dormait encore.
Il était pâle.
Il avait des fils, des pansements, des tuyaux.
Mais sa poitrine se soulevait.
Alors j’ai pleuré en silence, la main posée près de la sienne, sans toucher ce qui pouvait lui faire mal.
L’analyse a confirmé que les médecins avaient vu juste.
Il faudrait continuer le traitement.
Il faudrait surveiller.
Il faudrait accepter que le mot guérison ne tombe pas dans une chambre comme un cadeau immédiat, mais se construise avec des mois, des résultats, des contrôles et une patience que personne ne devrait demander à un enfant.
Lucas a appris à compter les semaines autrement.
Il ne disait plus lundi, mardi, mercredi.
Il disait jour de prise de sang, jour de perfusion, jour sans nausée, jour où papa vient, jour où maman dort dans le fauteuil, jour où on rentre un peu à la maison.
Quand nous sommes revenus pour la première fois, le ballon était toujours près du garage.
Poussiéreux.
Immobile.
Lucas s’est arrêté devant lui.
Il ne pouvait pas encore courir.
Il n’avait pas la force.
Mais il a tendu le pied et l’a poussé doucement.
Le ballon a roulé de quelques centimètres.
Ce petit mouvement a traversé tout mon corps.
Je pensais au premier jeudi, à 15 h 16, au moment où il avait dit « aïe » comme on dit une broutille.
Je pensais à la salle d’échographie, à l’écran gris, au médecin qui demandait si son père était là.
Je pensais à la vie d’avant, que j’avais voulu rejoindre en courant, sans comprendre qu’elle n’existait plus.
Lucas a levé les yeux vers moi.
« Il est dégonflé. »
J’ai ri.
J’ai pleuré.
Thomas a dit :
« On va le regonfler. »
Et pendant quelques secondes, cette phrase a semblé parler de tout.
Les mois suivants ont été faits de contrôles.
Certains bons.
Certains inquiétants.
Il y a eu des nuits de fièvre où je comptais les minutes avant d’appeler.
Il y a eu des repas où Lucas ne supportait que deux cuillères de pâtes.
Il y a eu des matins où il se mettait en colère parce qu’il voulait juste être un enfant normal, pas un enfant à qui tout le monde demandait comment il allait.
Je n’ai pas toujours été admirable.
J’ai été sèche.
J’ai été épuisée.
J’ai détesté les gens qui se plaignaient de petites choses.
Puis je culpabilisais de les détester.
Une voisine a laissé un sac avec du pain, des compotes et un mot dans notre boîte aux lettres.
Le mot disait simplement :
« Pour ne pas avoir à penser au dîner. »
Je l’ai relu trois fois.
La bonté, parfois, ne fait pas de bruit.
Elle se pose devant une porte et repart avant qu’on puisse remercier.
Lucas a repris l’école petit à petit.
Pas toute la journée au début.
Quelques heures.
Puis un matin entier.
Puis presque une semaine.
Le secrétariat du collège appelait quand il était trop fatigué.
Je venais le chercher.
Il faisait semblant d’être agacé, mais je voyais son soulagement quand il montait dans la voiture.
Un jour, il est sorti avec un dessin.
Un but de foot.
Un gardien avec un bonnet gris.
Et autour, des monstres tout petits.
« C’est qui ? » ai-je demandé.
« Des cellules nulles. Elles ont perdu. »
Je l’ai gardé.
Il est encore sur notre frigo.
Aujourd’hui, Lucas est en suivi.
Les médecins utilisent des mots prudents.
Rémission.
Surveillance.
Contrôles réguliers.
Ils ne disent pas que tout est oublié, parce que ce serait faux.
Rien n’est oublié.
Pas l’odeur du désinfectant.
Pas le froid de la salle.
Pas le bruit de l’imprimante.
Pas la main de mon fils dans la mienne quand le médecin a demandé si son père était là.
Mais Lucas rit de nouveau.
Pas tous les jours comme avant.
Pas exactement pareil.
Il a une cicatrice.
Il a des peurs qu’un enfant de dix ans ne devrait pas connaître.
Il a aussi une façon nouvelle de regarder le monde, comme s’il avait compris trop tôt que les après-midi ordinaires sont des cadeaux déguisés.
La première fois qu’il a retapé dans le ballon contre la porte du garage, j’étais dans la cuisine.
J’ai entendu le choc.
Un seul.
Puis un deuxième.
J’ai fermé les yeux.
J’avais envie de lui crier d’arrêter.
Par habitude.
À la place, j’ai posé ma tasse sur la table et je suis restée immobile.
Le bruit était moins fort qu’avant.
Plus lent.
Mais il remplissait la maison.
Et cette fois, je n’ai pas demandé le silence.